Tango !

Estanislao Sanchez est Argentin. Il a connu la dictature et la libération culturelle qui a suivie. C’est sûrement de là que sont nés une certaine colère contre tous types d’inégalités et de restrictions des libertés ainsi qu’un besoin vital de s’exprimer via les arts. De nombreuses formes d’art : le théâtre, la musique et la danse. Joueur de bandonéon (cette espèce d’accordéon qui donne sa sonorité si particulière au tango), comédien à la joie de vivre communicative et performer tango, Estanisloa aime mélanger les genres et être sur scène. Il revient sur son parcours, pas toujours simple, qui a fait l’homme et l’artiste qu’il est aujourd’hui.  

Dans quel milieu as-tu grandi ? Je suis né à Buenos Aires dans une famille de la classe moyenne. La réalité de l’époque était pas évidente. C’était la fin de la dictature (l’Argentine était sous la domination d’une junte militaire de 1976 à 1983, ndlr). Je n’en ai pas beaucoup de souvenirs, j’étais petit, mais ça m’a quand même beaucoup marqué. Il y a une image qui me reste en tête : je suis sur les épaules de mon père, on est dans la rue avec tout le peuple pour célébrer l’arrivée du nouveau président démocratiquement élu. C’était incroyable. Mais la vérité, c’est que nous sommes restés en état de dictature, avec la main mise des Etats-Unis sur le pays. L’Argentine, de cette époque, c’était la poubelle des Etats-Unis. Je n’avais que sept ans mais je ressentais déjà tout ça et j’avais juste envie de partir.

Et culturellement ?  Pendant la dictature, tout ce qui venait de l’étranger était interdit. Les réunions de groupe aussi : on ne pouvait pas se réunir à plus de trois personnes ! Alors quand elle s’est effondrée, il y a eu un grand boom culturel. Plein de lieux dédiés à diverses pratiques artistiques ont ouvert leurs portes. A la maison, mes parents dansaient beaucoup : le rock et le folklore argentin. Mon père était mélomane. C’est avec ses cassettes que j’ai découvert ce qu’on appelle les «musiques du monde », tu sais celles qu’on rembobinait avec le doigt. Ma mère, elle, aimait beaucoup le théâtre. Elle suivait un cours dans un centre culturel.

Toi que faisais-tu ? Moi, j’accompagnais ma mère à ses cours de théâtre. A force, je connaissais le texte par cœur et je soufflais les répliques aux comédiens. Un jour, le metteur en scène m’a dit : « soit tu te tais, soit tu montes sur scène ». Je suis monté sur scène.

C’est là que tu as commencé ? Sûrement ! On a tourné le spectacle pendant un an. 10 ans et déjà sur les planches. Après, j’ai fait une pause de quelques années. Et je suis revenu au théâtre à l’adolescence. J’ai suivi des cours dans un centre culturel. C’était une troupe inspirée par Eugenio Barba et l’anthropologie théâtrale qui donnait les cours.  Viajeros – c’était son nom (les voyageurs en espagnol ndlr). Pour eux, l’acteur, ses mouvements, son expressivité avaient plus d’importance que le texte. La compagnie insistait aussi sur la nécessité de travailler pendant la formation. Sans attendre, ils nous lançaient sur scène devant un public pour des représentations. C’est vraiment là que tout a commencé. J’étais à fond. Je passais un temps fou au centre. A un moment, j’ai même été engagé pour faire le son et les lumières pendant les spectacles. J’avais trouvé ma famille. Je me sentais chez moi. Je suis devenu membre officiel de la compagnie un peu plus tard.

A l’époque, tu n’avais pas encore découvert la musique et la danse ? Si, en fait tout s’est fait en parallèle. J’ai commencé a étudié la guitare avec un prof vers l’âge de 14 ans. A 15 ans, je découvrais le tango grâce à ma première petite amie. C’était quelque chose, de complètement ringard à l’époque. Personne ne le dansait. C’était un truc pour vieux, ceux de la génération de mes grands-parents. Puis, j’ai acheté mon premier bandonéon et j’ai intégré le conservatoire de musique populaire (l’EMPA). Je faisais tout en même temps : théâtre, conservatoire et lycée. C’était une période super intense qui m’a demandé beaucoup d’énergie.

 Et comment as-tu atterri en France ? Comme je te l’ai dit tout à l’heure, j’ai ressenti très tôt une sorte de colère contre l’injustice qui régnait en Argentine. Ca s’est accompagnée d’une envie précoce de quitter le pays. A 19 ans, ma copine de l’époque et moi avons décidé de partir. Nous avons mis deux ans pour organiser notre voyage. Notre objectif : l’Espagne parce que nous connaissions la langue et y avions des connaissances. On s’est envolé avec 300 euros en poche et un titre de séjour de trois mois… moi, je savais que c’était pour toujours. On est resté deux ans en Espagne et après, je suis allé en France. Au départ, il s’agissait juste de participer au OFF du festival d’Avignon. Et puis, je suis resté.

 

Je n’ai jamais douté, j’ai toujours su ce que je voulais faire. C’était ça et pas autre chose

Comment as-tu continué de tracer ta route en tant qu’étranger et artiste en France ? Entre l’Espagne et la France, j’ai quand même mis huit ans pour régulariser ma situation. Mais en France, j’ai eu la chance de découvrir un restaurant argentin dans la région nîmoise. J’étais parfois derrière les fourneaux, parfois, en salle pour faire l’animation avec mon bandonéon. Petit à petit, j’ai commencé à me faire mon réseau. J’ai créé un trio de musique, puis j’ai été embauché par une association de tango pour faire l’animation musicale.

Tu n’as jamais douté ?  Non, depuis l’âge de sept ans, je sais ce je veux faire. Tout a commencé à l’écoute de The Game de Queen. Je me suis dit « c’est génial, je veux faire la même chose ». C’était ça et pas autre chose.

Quelles sont tes influences ? Musicalement, et en tout premier lieu Queen, en particulier l’album The Game. C’est tellement beau et puissant. Globalement, je suis très rock même métal. J’aime ce côté revendicatif avec un message porteur de paix mais qui gueule. Je suis aussi très inspiré par le flamenco et des artistes comme Camaron de la Isla  et Paco de La Lucia. Il y a aussi des musiciens classiques : Mahler, Beethoven, Sati. Ma musique c’est un mélange de tout cela. Pour le théâtre, c’est la compagnie de mes débuts, l’anthropologie théâtrale, Eugenio Barba et ses disciples. Même si je pense être un peu moins extrême que ces gars qui sont parfois très barrés. J’aime parler à un public plus large.

Qu’est-ce que tu ressens quand tu es sur scène ? Et que souhaites-tu apporter aux personnes qui viennent t’écouter ? Je me sens chez moi. Je suis dans mon élément. Je ressens de la joie, du plaisir mais pas que. C’est un peu comme si c’était mon devoir, ma mission dans la vie. Je souhaite provoquer des émotions chez le public. Mais attention, il n’est pas question de le caresser dans le sens du poil. Je ne suis pas là pour lui apporter un concept pré mâché mais pour l’amener à se poser des questions.

Aujourd’hui, tu es à Lyon. Où peut-on apprécier ton travail ? Côté théâtre, je travaille avec la compagnie Verbecelte. Cette compagnie lyonnaise s’appuie sur un principe de création collective. Son credo : l’humour et la pluridisciplinarité. Côté musique, je suis membre de deux formations de tango fusion et human beat box : un trio, Mi Corps à Son, et un sextet, La Tipica Sanata. J’y joue du bandonéon et participe à la composition des titres.

Des projets ? Avec Mi Corps à Son, nous projetons d’enregistrer notre premier album dans la lignée de l’EP avec une musique toujours dansante et sensuelle. Je travaille aussi à la création d’un groupe de métal – un projet entamé à l’adolescence et que j’aimerais bien faire aboutir aujourd’hui. Ca fait deux ans que je cogite. Je suis dans la composition et je recherche des musiciens.  L’objectif de l’objectif serait de monter un spectacle de danse contemporaine autour de ce groupe.

 

Pour suivre l’actualité d’Estanislao rendez-vous sur Instagram : Estanislao Sanchez

 

Photo : ©Lucile Pescadere

 

 

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